Comment l’inflation menace l’unité de la zone euro

Lunettes d’aviateur et costume-cravate impeccable en attendant son train, malgré la canicule qui s’est abattue sur Lugano, en Suisse, Mathieu Savary tire un premier bilan un brin inquiet de ses rendez-vous. Installé d’ordinaire au Canada, le stratégiste de BCA Research, une société qui conseille les investisseurs, effectue, en cette mi-juin, une tournée à travers l’Europe. Sa spécialité : la zone euro. La période est particulièrement agitée. Le 9 juin, la Banque centrale européenne (BCE) a ainsi promis une hausse de son taux d’intérêt, une première en onze ans.

Dans la foulée, les marchés se sont emballés, l’Italie étant perçue comme le maillon faible. Le taux obligataire italien à dix ans, qui était encore de 1 % début 2022 et de 3 % le 30 mai, s’est soudainement envolé, à 4,3 %. Le « spread », c’est-à-dire l’écart qui le sépare du taux obligataire allemand, s’est tendu, passant, en l’espace de six mois, de 1 point à 2,5 points. La « fragmentation » de la monnaie unique est de retour. De quoi raviver le spectre de la crise de la zone euro, lorsque la perspective d’une dette italienne insoutenable s’était sérieusement profilée. Il a fallu, le 15 juin, une réunion d’urgence de la BCE, qui a promis d’intervenir en cas de fortes turbulences, pour ramener le calme. Les obligations italiennes sont aujourd’hui revenues à 3,4 %. Pour l’instant.

« Le souci, c’est que la perception que les investisseurs ont de l’Italie n’a pas vraiment changé. Le pays est toujours considéré comme celui de tous les problèmes », explique M. Savary. La crise de 2010-2015 demeure dans tous les esprits. Lui-même s’en rappelle très bien : les obligations sur la dette italienne ne trouvaient alors plus d’acheteurs. « Les investisseurs ont peur qu’il y ait de nouveau une grève des acheteurs, poursuit-il. Et encore, en Europe, mes clients ont une assez bonne compréhension des choses. Mais je dois faire une tournée aux Etats-Unis en juillet, et je pense que le scepticisme sera encore plus fort. La prochaine attaque contre la zone euro viendra des investisseurs britanniques et américains. »

Périlleux exercice d’équilibriste

A chaque nouvelle secousse économique, l’euro continue de montrer des signes de fragilité. Cette construction monétaire n’a pas d’équivalent : la monnaie est émise par la BCE, le seul organisme réellement fédéral du projet européen, mais les dettes le sont par les gouvernements des dix-neuf pays membres. Pour un investisseur, cela soulève une question récurrente : si un pays n’était plus en mesure de rembourser sa dette, la BCE se porterait-elle à son secours ? C’est faute de réponse claire à cette interrogation que la crise de 2010-2015 est survenue.

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