« Dictionnaire amoureux de l’Ukraine » : l’âme ukrainienne de A à Z

Livre. « Il fut un temps où ne souriait/Que le cadavre heureux de son repos » : considérée comme la plus grande poétesse russe du XXe siècle, Anna Akhmatova (1889-1966) a mieux que tout autre évoqué dans ses vers la Grande Terreur et le goulag, la guerre et le siège de Leningrad, les massacres et les famines. Elle fut la voix de toutes les victimes de la répression. Née Gorenko, elle était ukrainienne. Depuis 2017, une élégante statue de bronze rappelle, devant le palais présidentiel, à Kiev, cette origine que jamais elle ne renia. « Anna Akhmatova est-elle seulement russe ? Le simple fait de poser la question suggère la réponse », écrivent Tetiana Andrushchuk et Danièle Georget dans leur Dictionnaire amoureux de l’Ukraine (Plon, 432 pages, 24 euros). Celui-ci s’ouvre sur le mot « âme », celle d’un violon, « minuscule pièce en bois qui permet à l’instrument de vibrer », que les deux autrices comparent à celle d’un peuple : « L’âme ukrainienne, c’est cet atome qui demeure après que tout s’est dissous. »

Les cultures russe et ukrainienne sont profondément imbriquées depuis l’empire des tsars, qui se voulait le successeur de la Rus’kiévienne. Nombre des plus grands auteurs et créateurs russes sont ukrainiens, dont les romanciers Nicolaï Gogol (1809-1852) et Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) ou le peintre Kasimir Malevitch (1879-1935). « Pendant plus de trois siècles nous sommes passés pour la province d’un empire qui nous a pris jusqu’à notre nom », souligne, dans son introduction, Tetiana Andrushchuk, musicologue et violoniste. Elle souhaite faire comprendre ce que cela signifie d’être ukrainien, à la charnière entre deux mondes. L’Ukraine était européenne bien avant la révolte de Maïdan de 2014, qui balaya le régime prorusse, hostile à un accord d’association avec l’Union européenne.

Un dictionnaire amoureux est toujours une œuvre de parti pris. Celui-ci plus que tout autre en raison du contexte. Les deux autrices y travaillaient depuis des années et l’actualité a convaincu leur éditeur d’accélérer la sortie. Au fil des pages passent les Cosaques, incarnation d’une démocratie paysanne anarchiste, des objets tel le kobza – le luth cosaque, dont les plus grands joueurs furent exterminés par Staline –, des plats symboliques comme le bortsch, des moments fondateurs tel le baptême de Volodymyr en 988. Il y a là des personnages surprenants : ainsi Balzac, amoureux de la Polono-Ukrainienne Mme Hanska, ou Roxelane, le grand amour du sultan ottoman Soliman le Magnifique. D’autres sont plus attendus, dont le poète Taras Chevtchenko (1814-1861) chantre d’une Ukraine indépendante, dont les éditions Seghers viennent de republier une anthologie datant de 1964 avec un avant-propos d’André Markowicz.

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