« Pour les Ukrainiens, se priver de la culture russe serait un appauvrissement considérable »

Le dimanche 19 juin, le Parlement ukrainien, la Verkhovna Rada, a approuvé à la majorité des deux tiers un projet de loi restreignant la diffusion de la musique russe dans l’espace public, en précisant que des exceptions étaient prévues pour les artistes ayant condamné la guerre. Un second texte prévoit des interdictions concernant la publication et l’importation de livres de citoyens russes, à moins qu’ils ne prennent la citoyenneté ukrainienne. Il semble que ces positions à l’égard de la culture russe reflètent une attitude assez partagée en Ukraine.

Lors d’un séminaire, le 11 mai à Aix-Marseille Université, consacré à la littérature et à la guerre en Ukraine, certaines universitaires ukrainiennes, après avoir lu des poésies très touchantes, composées littéralement sous les bombes, ont affirmé qu’après l’agression de l’armée russe elles ne pourraient dorénavant plus lire la littérature classique russe. C’est évidemment compréhensible dans la mesure où le russe est maintenant associé dans l’esprit de nombreux Ukrainiens à la langue d’un terrible agresseur, à la langue des « rachistes » [contraction de « russe » et de « fasciste »].

Toutefois, à y regarder de plus près, les choses sont assez compliquées du point de vue linguistique et culturel. En effet, si l’on peut affirmer que l’Ukraine est un pays bilingue et que sa capitale est l’une des très rares capitales d’un pays européen à être véritablement bilingue, il faut rappeler que l’ukrainien est parlé en tant que langue vraiment maternelle plus à l’ouest qu’à l’est et que le russe, ainsi que le surzhyk, mélange des deux langues, sont plus fréquents dans certaines régions du sud et de l’est du pays.

Changement d’attitude

Donc, on peut aisément comprendre que ceux qui ont une pratique dominante de l’ukrainien puissent plus facilement développer un rejet de la langue russe et prétendre ne plus l’utiliser. Pour les Ukrainiens russophones, dont la pratique dominante est le russe, ou ceux qui revendiquent le surzhyk comme langue maternelle − entre 15 % et 20 %, selon certains sondages −, à l’instar de l’artiste Andreï Danilko, les choses sont plus complexes, car ces locuteurs devraient dans ces conditions laisser tomber leur langue habituelle de communication pour adopter l’ukrainien.

Certes, la tendance existe. Sur les médias nationaux et locaux, on constate effectivement un changement d’attitude des Ukrainiens russophones. Certains intervenants interrogés par des ukrainophones qui avaient, avant la guerre, l’habitude de répondre en russe, changent parfois de langue en s’excusant de parler un ukrainien un peu approximatif, mais en expliquant qu’ils ressentent un véritable malaise avec l’utilisation de la langue russe. De telles attitudes posent néanmoins question.

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