Sacha Filipenko : « On ne sait pas si nous, Biélorusses, sommes encore indépendants »

L’écrivain biélorusse Sacha Filipenko, en 2021. L’écrivain biélorusse Sacha Filipenko, en 2021.

Ecrivain, journaliste et scénariste biélorusse d’expression russe, Sacha Filipenko, né en 1984 à Minsk, est l’auteur de cinq romans, dont le premier, Un fils perdu, satire au lance-flammes d’une Biélorussie plongée dans le coma par le régime prorusse d’Alexandre Loukachenko, paraît en France, après Croix rouges et La Traque (Les Syrtes, 2018 et 2020).

« Un fils perdu », sorti en 2014 en Russie – et traduit depuis lors dans une dizaine de langues –, a-t-il été lu en Biélorussie ?

Je n’avais pas d’autre choix que de le publier en Russie : je n’avais trouvé aucune maison d’édition biélorusse qui veuille le prendre. Et, s’il n’a pas été formellement interdit en Biélorussie, il n’était pas dans les rayons des librairies, il fallait le demander au vendeur. C’est comme ça qu’il a été lu, finalement : en circulant de main en main. En 2020, on m’a écrit que les manifestants, en prison, se passaient le livre, le lisaient à voix haute. Apprendre que votre livre, à un moment, a pu soutenir des prisonniers politiques, pour un auteur, c’est la récompense suprême.

Comment avez-vous vécu cette élection présidentielle d’août 2020 – gagnée par Loukachenko avec 80,08 % des suffrages, un résultat récusé par la majeure partie de la communauté internationale – et la contestation qui a suivi ?

A l’époque, je vivais à Saint-Pétersbourg, où je travaillais pour Dojd [une chaîne de télévision indépendante]. Je me souviens que, le jour de l’élection, mes amis biélorusses m’ont appelé pour connaître le résultat, parce que chez eux Internet était coupé. Ils étaient sûrs que Svetlana Tikhanovskaïa [la candidate de l’opposition] avait gagné. Quand j’ai donné le chiffre, ça a été un silence de mort à l’autre bout de la ligne : ils ne pouvaient l’associer à la réalité qu’ils étaient en train de vivre. Ensuite, j’ai pris ma voiture et j’ai roulé jusqu’à Minsk. Il fallait que je sois avec eux.

Les protestations ont duré plusieurs, mois mais j’ai été obligé de partir assez tôt, quand, après une manifestation, il y a eu un article dans un journal biélorusse à grand tirage, avec une photo de moi tenant une pancarte sur laquelle je souhaitais à Loukachenko, dont c’était l’anniversaire, un « bon détrônement ». Et on donnait mon nom, comme celui de deux autres personnes, qui ont été arrêtées le lendemain. Je suis rentré en Russie, mais j’ai dû quitter le pays au moment où les Russes, vers la fin de 2020, ont commencé à extrader des Biélorusses. Depuis, je vis en exil. Si je revenais en Biélorussie ou en Russie, j’atterrirais directement en prison.

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