Sur le front ukrainien, on reconnaît les Russes à leur fameux « Z ». Et à une autre lettre, « V », également inscrite sur des blindés. Certains y voient une référence au Frère 2, un film d’action signé Alekseï Balabanov. Réalisé en 2000, ressorti dans les salles russes depuis le début de l’invasion, il met en scène un vétéran de la Tchétchénie, opposé à la mafia ukrainienne. « Où réside le pouvoir ? Le pouvoir est dans la vérité », y entend-on. Une réplique que s’est appropriée Vladimir Poutine, le 24 février, lors de sa déclaration de guerre : « Où résident la justice et la vérité ? »

Le cinéma est une arme et le combat actuel se livre, aussi, par écrans interposés. Les réalisateurs ukrainiens en ont bien conscience qui, depuis le début de l’invasion, ferraillent sur les réseaux sociaux pour réclamer le boycott des films russes. « La révolution de Maïdan a commencé sur Facebook, fin 2013 », rappelle Anna Koriagina, 31 ans, traductrice et programmatrice.

De Kiev, d’Odessa ou de Lviv, où cette Ukrainienne travaillant en France est retournée « mettre ses parents à l’abri », on surveille ce qui se passe à l’Ouest. L’organisation à Nantes d’un festival de cinéma russe, programmé du 31 mars au 3 avril, a ainsi heurté. Pourquoi avoir rebaptisé l’événement « Entre Lviv et l’Oural » ? « Derrière un geste qui se veut solidaire se cache le vieil impérialisme russe », s’élève Anna Koriagina. Encouragés par le maire de Lviv, qui a dénoncé une formulation « inhumaine », près de 150 militants ont manifesté devant le Katorza, un cinéma d’art et d’essai de Nantes, le 27 mars. Jusqu’à obtenir, le lendemain, l’annulation de ce festival universitaire.

« Les derniers à avoir défilé contre une projection au Katorza, c’étaient des catholiques intégristes, pour Je vous salue, Marie [1985], s’émeut Macha Milliard, professeure de russe à la fac de Nantes. Avec la guerre, on avait bousculé notre programmation : un quart de films ukrainiens et, pour le reste, des œuvres très critiques envers la Russie de Poutine… Je regrette que notre message ait été détourné pour attiser les tensions. »

Flambée patriote

Sur les réseaux sociaux, Macha Milliard a été traitée de « nazie ». Spécialiste des cinémas d’Europe de l’Est et collaborateur ponctuel du Monde, Joël Chapron y a été qualifié, lui, de « collabo ». Le 20 mars, au festival Reflets du cinéma de la mer Noire, en Mayenne, il avait présenté Chers camarades !, d’Andreï Kontchalovski. Le film a beau avoir été primé à Venise, en 2020, Kontchalovski et son frère, Nikita Mikhalkov, restent proches du Kremlin : en 2014, ils avaient approuvé l’annexion de la Crimée. « Je suis anti-Poutine et pro voix discordantes, se défend Joël Chapron, mais les Ukrainiens qui appellent à un boycott total se tirent une balle dans le pied»

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